Nous créons des ponts là où d'autres creusent des puits

Par Yanic Samzun , François Desmet, et Olivier Blin ( Administrateurs de la Charge du Rhinocéros )

Depuis sa création en 2003, l'asbl Charge du Rhinocéros (1) s'est constitué un répertoire de productions artistiques interrogeant des sujets de société autour des relations entre Nord et Sud et investiguant, de manière générale, les débats de société. Ce catalogue hétéroclite mais axé sur le partage des cultures nous permet de tourner abondamment nos spectacles à l'étranger. Et ce, avec une nette prépondérance des pays du Sud, sur tous les continents : Guyane, Haïti, RD Congo, Sénégal, Côte d'Ivoire, Cameroun, Maroc, Réunion, Mali, Burkina Faso, Bénin, Rwanda, Burundi, Gabon, Tchad, Polynésie, Guadeloupe, Martinique….

Chaque fois, nous nous attelons à accompagner d'une manière créative et réflexive les spectacles que nous diffusons : stages, ateliers, conférences, rencontres… Le but est double : répondre ainsi aux demandes de ceux qui nous invitent, mais aussi mieux connaître nos interlocuteurs et mettre en place, autant que possible et d'une manière propre à chaque contexte, le développement d'un lien durable –s'ils le souhaitent- avec ceux-ci.


Il ne s'agit pas d'un simple luxe : la qualité de la coopération artistique dépend directement de la qualité de la rencontre. C'est un aspect essentiel pour nous. Cette rencontre a toujours eu lieu –dans un premier temps- avec des individus. Dans la foulée, nous tentons ensuite, si besoin, d'installer et de stabiliser ce que nous créons dans un cadre institutionnel. Notons au passage que le Ministère des Relations internationales (Fédération Wallonie Bruxelles) nous soutient très souvent dans ces démarches.

Ces rencontres, nous adorons qu'elles nous secouent. Nous cherchons clairement à nous mettre en danger, à chaque fois, afin de bousculer nos propres conceptions et accepter de voir nos préjugés – positifs ou négatifs – ébranlés par la confrontation avec les faits et les individus. De notre point de vue, on ne saurait rencontrer un pays, des artistes, des gens dans une offre mutuelle d'abandon et les nuits passées à refaire le monde autrement que dans les bistrots les plus infâmes des quartiers les plus intrigants (au Sud comme au Nord). C'est là qu'on rêve, à notre avis, la singularité des projets artistiques et l'ambition de la démarche de coopération, autant que sur le plateau.

En ce qui nous concerne, les spectacles les plus « justes » que nous avons produits dans un cadre de coopération ont été bâtis sur le double socle des consciences artistique et politique. C'est d'ailleurs ainsi qu'en Belgique, nous concevons l'exercice de la création. Nos déclencheurs -de quelque action que ce soit- dans le Sud, doivent être (et sont) nos déclencheurs dans le Nord. Ce à quoi nous sommes particulièrement attentifs.


A Port-au-Prince

Ainsi, la Charge du Rhinocéros aura créé en 2003 Quatre Chemins, le premier festival de théâtre de Port-au-Prince –toujours avec l'aide de Wallonie Bruxelles International (et en volant la vedette à la richissime coopération française)-. Le projet a été monté en symbiose avec un collectif d'artistes haïtiens (et particulièrement l'auteur Lyonel Trouillot, le dramaturge Syto Cave, le pédagogue Daniel Marcelin, que rejoindront plus tard Lorraine Mangonese et Michèle Pierre-Louis, directrice de la Fondation haïtienne Fokal).

Créé à la fin de l'ultime (et douloureux) mandat du président Aristide, le festival s'est positionné dès sa première édition comme un lieu de résistance artistique. A cette époque, le théâtre aura joué son rôle de fou du roi, dans lequel il excelle. La création d'un Ubu ou d'un Brecht, plus que n'importe où ailleurs, y aura pris fort logiquement tout son sens.

Dans un documentaire réalisé par Fokal (2), on constate que les artistes haïtiens n'ont jamais baissé les bras, même pendant les pires moments vécus par le pays : les attaques des Chimères (bandes armées à la solde d'Aristide), les kidnappings systématiques… Outre ces désastres aux causes purement humaines, le festival a résisté à une série noire de catastrophes naturelles : queue de cyclone en 2004 et tremblement de terre en 2010.

Les artistes du festival auront non seulement contribué à l'éviction d'un tyran, mais encore pris leurs responsabilités dans l'instauration des gouvernements qui ont suivi : l'une de nos compagnons est devenu ministre de la Culture du gouvernement de transition de l'immédiat après-Aristide, l'autre son chef de cabinet. Plus tard, Michèle Pierre-Louis deviendra premier ministre.


Aujourd'hui, Quatre Chemins existe sans nous, et c'est pour nous la marque définitive d'un succès. La fondation Fokal a repris le flambeau de l'organisation, misant sur la formation, l'émergence et développant un travail à l'année avec la jeune création, avec le soutien pluriannuel des coopérations francophone belge et française.


Cette aventure aura noué des rencontres, et ces rencontres ont semé les graines d'autres projets auxquels la Charge participe. Ainsi, aujourd'hui encore, nous entretenons d'excellents rapports professionnels avec quelques artistes haïtiens. Et notamment Daniel Marcelin, qui fut le comédien phare de trois de nos récentes productions (Bruits de Karl Valentin en coproduction avec le Public, Ayiti de Philippe Laurent et Daniel Marcelin en coproduction avec l'Espace Magh et Les Pères de Julie Annen en coproduction avec le Théâtre de Poche et le Théâtre royal de Namur). Idem avec Guy Régis Junior, auteur et metteur en scène programmé l'an dernier dans le festival In d'Avignon, dont nous avons décentralisé le formidable Service Violence Série/NOUS en Communauté Wallonie-Bruxelles (Festival de Liège et Théâtre National) en 2004 –une première pour un spectacle haïtien.

A Kaboul

L'information aurait de quoi surprendre, au vu de l'actualité quotidienne nous ramenant de ce pays en guerre des images d'instabilité et de précarité. Et pourtant – et pourrait-on même dire, justement - la Charge du Rhinocéros proposera en 2013 la tournée d'une douzaine de musiciens afghans à Bruxelles et en Wallonie.

Cette tournée est le fruit d'un déplacement de la Charge à Kaboul en compagnie de son excellence Homayoun Tandar, Ambassadeur d'Afghanistan auprès de la Belgique et de la Commission européenne. Une rencontre, encore une, et décisive. Voilà un homme pour lequel - à l'instar des personnalités haïtiennes citées en supra -, la culture a un rôle essentiel à jouer dans un processus de reconstruction, à tel point qu'elle en devient un lieu d'espérance pour ceux qui la pratiquent et un vecteur de changement pour ceux qui en profitent.


Nous sommes donc allés à Kaboul en mai 2012 avec quelques camarades et l'Ambassadeur lui-même. Nous sommes (voluptueusement et consciemment) tombés dans le piège tendu par l'Ambassadeur. A Kaboul, nous n'avons vu que des choses belles –à taille humaine- dans une ville exceptionnellement calme. La beauté et la pertinence de la chose artistique proposée dans un cadre aussi complexe font que ces découvertes sont sublimées et deviennent irrésistibles. Nous revoyons encore le sourire de nos interlocuteurs afghans quand nous leur avons annoncé notre décision de décentraliser en Belgique et en France le concert de musiciens issus de l'ANIM (Afghan National institut of Music (3)). C'était le sourire de ceux « qui nous avaient bien eus »… ; nous sommes tombés avec consentement dans le joli piège. A partir de cette connivence intelligente, peut-être pourrons-nous mettre en place un cadre de coopération artistique. Et ce, malgré l'absence d'un accord de coopération entre le gouvernement afghan et le Ministère des Relations internationales de la Communauté Wallonie-Bruxelles. Cette absence va rendre le travail difficile, certes…


L'ANIM aimerait pouvoir s'exprimer à l'extérieur du pays. Le souhait, mille fois entendus, est bien d'offrir de l'Afghan aux occidentaux- et provoquer la rencontre avec des artistes de chez nous. Ouvrir les frontières, en somme, ce qui n'est pas rien, et ce à quoi nous allons pourtant nous atteler. Dans la foulée, chacun aura la responsabilité du développement des échanges. L'école, nous-mêmes, les musiciens individuellement… l'idée est, une fois encore, de semer à quelques-uns pour que tout le monde récolte.


Vers le troc des civilisations

Nous ne sommes pas naïfs ; les échanges culturels ne suffiront pas à changer le monde. Mais ils permettent de créer des rapports de confiance, de connivence permettant de comprendre l'autre et de proposer une coopération culturelle qui soit intelligente et franche, c'est-à-dire qui soit dépouillée à la fois de tout sous-entendu ou préjugé néo-colonialiste, et à la fois de tout angélisme ou naïveté sur la situation ou les possibilités inhérentes aux pays que nous visitons et avec lesquels nous travaillons.


La Charge du Rhinocéros est, en Belgique francophone, la première asbl de coopération artistique. L'aventure de la Charge est née de la conviction que la culture est le levier essentiel d'une coopération efficace, et qu'elle offre un supplément d'âme et du sens tant à l'aide elle-même qu'à l'instauration d'un dialogue et d'un échange aptes à nous aider demain, à bâtir des relations saines et équitables entre Nord et Sud.


Notre originalité réside dans cet aspect essentiel : permettre les rencontres entre le public et les pays du Sud. Par ce biais, nous entendons compléter l'action de la coopération au développement classique, ce qui demande de notre part un effort singulier de décentrement. La coopération au développement telle qu'elle se comprend aujourd'hui, axée sur le seul apport de soins, de biens, de nourriture, d'éducation ou d'aide à la construction a quelque chose d'unilatéral et donc de facile ; on ne s'expose pas. On donne sans que l'identité, la spécificité du bénéficiaire n'aient réellement d'importance… Et, inévitablement, on se préserve de ce que cet autrui a à offrir. Bref, d'une certaine manière on se protège de la rencontre.


Or, postuler qu'il peut être suffisant de développer les pays du Sud en leur octroyant des outils de développement économiques, sociaux ou sanitaires… témoigne d'une vision étroite et à court terme, qui néglige le poids de l'expression culturelle comme élément déterminant et structurant, pour un peuple et pour les individus qui le composent, de sa construction physique, mentale et spirituelle. Une société qui existe culturellement apprend à mieux se connaître elle-même, et développe une confiance en elle et une identité qui la poussera, inévitablement, à l'ouvrir aux autres et favoriser les échanges de toutes natures.


La culture doit donc devenir pleinement et légitimement un outil à part entière de la coopération au développement, tout comme l'éducation l'est devenue.


D'abord parce qu'elle développe les sociétés sur le meilleur plan qui soit : celui de l'investissement humain et de son développement intellectuel et spirituel. On ne saurait trop insister sur l'importance de cet élément ; un pays ne se réduit pas à des terres cultivables ou une main d'œuvre corvéable. Un pays est avant tout une association de fait d'êtres humains vivant ensemble, et devant inévitablement s'accorder sur des droits, des valeurs, des identités et des modes de communication en leur sein et vis-à-vis de l'extérieur afin de garantir une cohésion sociale pacificatrice. Ce n'est qu'à ce prix que ce pays pourra obtenir une indépendance réelle, fut-elle relative, vis-à-vis des forces de coercition extérieures ou des groupes de pression internes qui, en absence d'un tel substrat, le traiteront en objet et non en partenaire.

Ce substrat s'appelle l'espace public. Il génère, par le biais d'outils tels que l'éducation, la culture et les médias, une masse critique de citoyens constituant une opinion publique, sensible aux sujets de société, désireux de préserver leur avenir et celui de leur enfant, et enclins à jouer pleinement leur rôle dans un processus participatif citoyen. Sans éducation offrant les outils minimaux de connaissance et de socialisation, mais aussi sans culture offrant la découverte de soi et du monde via le décentrement artistique et le regard critique, l'avènement d'un tel espace public - corollaire irréductible de toute société pérenne - s'avérera une gageure.


Ensuite parce qu'une coopération au développement axée autour de la culture force à concevoir une forme d'échange réellement bilatéral : il n'y aura pas à terme de relation Nord-Sud saine qui ne passe par une découverte réciproque. La culture de l'autre peut effectivement devenir nôtre. Elle peut surtout nous offrir une opportunité sans équivalent de connaître cet autre dans ce qu'il a de mieux à offrir : lui-même, en lieu et place d'un relevé de ses besoins vitaux. N'y a-t-il pas mieux à apprendre sur Haïti que sa première place au hit-parade des pays les plus pauvres ? N'y a-t-il pas autre chose à connaître du Mali que l'aridité de ses terres ou qu'un coup d'état ? La culture comme outil de coopération nous aidera nous, Européens, à voir ces pays comme des partenaires qui ont quelque chose à nous offrir plutôt que comme des assistés naturels auxquels un devoir de solidarité ou de bonne conscience devrait nous engager à porter assistance.


Elle permettra ainsi de mettre en place le pré-requis numéro un de toute relation véritable : être deux. La culture est ce qui nous permettra de faire de la coopération un pont plutôt qu'un puits, c'est-à-dire un chemin qui peut se prendre dans les deux sens par des hommes plutôt qu'un conduit à sens unique où l'on jette des objets par acquis de conscience sans regarder le fond.

Quatre Chemins www.fokal.org

www.afghanistannationalinstituteofmusic.org

Festival Quatre Chemins

Historique
par Maude Malengrez

A l'intersection de tout était un jour Haïti, petit pays occidental des Caraïbes aux racines africaines où se côtoient nombre d'influences culturelles mais aussi l'extrême pauvreté et la richesse la plus indécente, une majorité d'analphabètes et le plus d'intellectuels au mètre carré, où se cherche sans aucun doute un devenir meilleur. A l'intersection de l'art et de la militance, des bruits de Port-au-Prince et du silence de ses nuits où seuls se rencontrent chiens errants et zombi, entre des regards emplis de curiosité et d'envie, entre artistes, militants et citoyens, a germé une idée, celle d'un festival de théâtre. Sur l'histoire du pays et tourné vers l'avenir, le festival de théâtre « Les Quatre chemins » tente d'être un lieu où, par la rencontre, les Haïtiens trouvent l'espace pour se penser.

Une histoire de rencontres

« Quatre chemins » symbolise dans la tradition haïtienne ce carrefour, à la croisée des chemins, où se rencontrent différentes influences. Le Festival du même nom est né de la rencontre d'artistes et de personnes, haïtiens, belges et français, qui tous nourrissaient une envie commune : appuyer le théâtre dans un pays où toutes les lignes officielles vous poussent vers d'autres priorités, plus criantes et visibles. Des artistes, le pays en regorge, depuis les mornes éloignés du « pays en dehors » (1) jusqu'aux quartiers populaires de Port-au-Prince, la capitale. Des salles de spectacles, le pays en cherche parmi celles qui se ferment ou se dégradent. « Quand une vraie salle de théâtre existera en Haïti, je pense que je serai devenu fou », disait Daniel Marcellin, directeur du petit Conservatoire. Et la culture, comme ailleurs, souffre des moyens qu'on ne lui accorde pas, alors que déjà les ventres se remettent à crier. « Les difficultés que nous connaissons dans le théâtre en Haïti sont celles que tous le monde connait dans ce pays », explique le metteur en scène Rolando Etienne, de la troupe de théâtre Dramart. Pas de moyens faute de subsides, ni de salle, ni de répétitions, ni de représentations. Ni, ni, ni. Ce à quoi vient s'ajouter une insécurité paralysante depuis 2003. « Des viols, vols, des assassinats et kidnappings se déroulent à chaque instant à Martissant, le quartier où nous répétons. Il est impossible d'y mener une activité saine. C'est devenu une zone de non-droit : des enfants sont abattus en pleine rue ». Et la peur s'est étendue partout sur la ville. Dans cette réalité, l'envie n'est que plus forte pour ces amoureux de théâtre de proposer 'autre chose', malgré tout : de la matière à penser, de la place pour s'exprimer, une petite part de rêve et d'espoir.

Le but est aussi d'éviter que la culture ne soit plus qu'un produit, bien qu'elle évolue en milieu marchand.

Ce qui « marche », en Haïti comme ailleurs, c'est la culture de masse, les produits standardisés par le commerce, accessibles par GSM, véritables plaies urbaines. "Nous sommes bouffés par les images cinématographiques évidentes et la propagande, disait Syto Cavé, dramaturge et metteur en scène haïtien, membre du comité artistique de Quatre Chemins. Le théâtre doit se remettre en piste et créer d'autres formes esthétiques." L'idée de départ, venue d'Haïti, était d'appuyer et de réunir des troupes et gens de théâtre qui vivaient dans le souvenir de leur gloire passée à la moulinette des pouvoirs répressifs ainsi que des artistes en devenir, avides d'ouverture sur le monde. Cette idée aura marqué la première édition de Quatre chemins, en 2003. Dès sa naissance, le festival réunit des hommes et des femmes de théâtre reconnus tels Syto Cavé, Magali Denis ou Daniel Marcelin, et d'autres à l'orée d'un parcours artistique prometteur tel Guy-Régis Junior et sa troupe Nous. La première édition est difficile à mener, mais exaltante. Estelle Marion y joue les « Monologues du Vagin » d'Eve Ensler, un spectacle monté au Théâtre de Poche de Bruxelles. Des associations de femmes et féministes, Enfofanm et Kayfanm, mènent les débats dans la salle, parlant de « bòbòt », vagin en créole. Pietro Varrasso, pédagogue du Conservatoire de Liège, monte « L'exception et la règle » de Bertold Brecht, avec de jeunes comédiens haïtiens. La troupe Nous monte « Service violence série », succession de saynètes satyriques sur la tyrannie et ses actualités en Haïti. Quelques années plus tôt, Jean Dominique, sans doute le journaliste le plus connu et acerbe du pays, est assassiné devant sa station de radio, Haïti Inter. Une injustice toujours en suspend, qui aura inspiré ce spectacle et l'aura rythmé au son d'un leitmotiv lancinant : « Ils auront finalement tué l'homme ». Ils, ce sont les tyrans.

A l'époque, Aristide, encore au pouvoir, y prend pour son grade. Le prêtre des pauvres s'est révélé tyran comme nombre de ses prédécesseurs. Sur scène et dans la salle, les cris fusent face aux paroles sans concessions : « Messieurs, dames, mettez-vous à genoux, le Président de la République est un prêtre ». Aristide était sorti des bidonvilles avec son mouvement « ti légliz » aligné sur les principes de la théologie de la libération et avait incarné l'espoir d'un renouveau pour le pays au sortir des dictatures des Duvalier. En 1990 avaient eu lieu des élections considérées comme les seules démocratiques qu'ai jamais connu le pays. Victime d'un coup d'Etat appuyé par les Etats-Unis en 1991, revenu au pays en 94, Aristide laisse la place à son ami René Préval, pour reprendre les rennes présidentielles en 2000, des suites d'élections frauduleuses.

Quelques 13 ans plus tard, le prêtre des pauvres a bien changé et ce festival devient le lieu de rassemblement d'une opposition à ses dérives. Le pays est alors à la solde des chimères, les partisans et « attachés » d'Aristide, sur lesquels il assied la violence d'un pouvoir sans partage.

« Haïti cri d'espoir » est monté par George Beleck et sa troupe, la Cosafh. « Thérèse en mille morceau », le texte du romancier haïtien Lyonel Trouillot, « Place publique », de Gary Victor monté par Daniel Marcellin et le petit conservatoire, « Kavalye Polka », écrit et mis en scène par Syto Cavé, sont les autres spectacles qui seront joués, en créole et en français. Les spectateurs, chaque soir à 18 heures, sont au rendez-vous. Mais dès le spectacle fini, tout le monde s'enfuit chez lui, en voiture ou en courant, laissant la rue aux chiens errants. Comme l'écrivait Lyonel Trouillot, « en Haïti, même les rêves ont une heure pour rentrer ». Malgré tout, les nombreuses représentations, conférences, rencontres fécondes et enthousiasmantes, une parade extraordinaire dirigée spontanément par la troupe Nous dans les rues de Port-au-Prince, feront germer de ce premier festival l'envie d'y croire et de l'ancrer d'ores et déjà dans le temps. La Fondation Connaissance et liberté (Fokal) rejoint le comité artistique du festival, la Charge du Rhinocéros et l'Institut français d'Haïti dans l'organisation du festival. Des formations se dessinent en scénographie, jeu et mise en scène. La deuxième édition est en route.

S'armer de conscience

Mais le chemin s'annonce pour le mieux sinueux et le pays vit entre temps de nouveaux défis. Les mouvements étudiants et la société civile, tout secteurs confondus, prennent la rue et manifestent sans relâche à partir de décembre 20043 pour faire tomber le gouvernement d'Aristide. Le collectif « NON », qui réunit des artistes et instigateurs du festival tels Guy-Régis Junior, Syto Cavé, Magali Denis ou Lyonel Trouillot, en font partie pour dire non aux dérives du pouvoir d'Aristide, en qui ils avaient réfugié leurs espoirs en 1990.

« Nous étions attachés à la politique qu'Aristide prônait dans les années 90. Plus avec celle qu'il a appliquée de 94 à 2004, et contre laquelle il se battait au départ, explique Wilson Jean Junior, leader du mouvement étudiant lors des manifestations qui ont précédé la chute du Président. A côté des beaux discours, nous avons vus et vécus de plus en plus d'actions concrètes d'injustice, de misère, la faillite des coopératives, la drogue, la privatisation des compagnies, la dévalorisation des soins de santé, qui nous ont servi de stimulus pour nous armer de conscience ». On serait tenté de croire que les jeunes qui ont la chance de faire du théâtre sont des privilégiés en Haïti. Mais certains marchent deux heures pour venir répéter, parce qu'ils n'ont pas d'argent pour payer le transport. Quand l'un d'entre eux a un peu d'argent, parce qu'il a eu la chance de décrocher un petit boulot dans ce pays aux 70 % de chômage, ce sont aussi les autres qui en bénéficient. « La solidarité est une exigence de survie dans une société comme la nôtre, explique le sociologue François Kawa. Par exemple, les jeunes qui vont à l'université des sciences humaines sont les fils de petites marchandes, de paysans qui se saignent pour que leurs enfants aillent à l'université. » En Haïti, selon la formule consacrée, « timoun se riches malere », « les enfants sont la richesse des malheureux ». L'espoir de leurs parents de s'extirper de la précarité est braqué sur ces jeunes, qui eux s'inspirent de l'histoire de leurs ancêtres, jalonnée de révoltes victorieuses. « Nos ancêtres ont fait 1804, faisons 2004 ». Ce slogan graffite ça et là les murs chauffés de Port-au-Prince. En 2004, l'année du bicentenaire de l'indépendance, les haïtiens l'ont « faite ». Ils ont « pile beton », pris la rue, des mois durant, pour manifester contre les violentes dérives du pouvoir d'Aristide, au leitmotiv d'un cri de guerre qui finira par les désigner : GNB, Grenn Nan Bounda, littéralement « avoir des couilles ». A tue-tête, se donnant du courage, ils crient « Nou pa pè, nou pap jam pè » : « nous n'avons pas peur, nous n'aurons plus jamais peur ».

Le 7 février 2004, le président tombe de son trône pour être emmené par la communauté internationale. L'image de l'hélicoptère américain qui descend sur le palais national pour en extraire Aristide sera cependant mal vécue par une grande partie des Haïtiens. Certains parce qu'ils sont ses partisans, d'autres parce qu'ils ont ainsi l'impression de s'être fait voler leur victoire. Les premiers temps après la chute sont terribles, mis à profit par les bandits pour faire ce que bon leur semble. La pagaille éclaircie, un gouvernement de transition se met en place, dirigé par des techniciens. Pour Wilson Jean Junior, « on nous a imposé un premier ministre de l'étranger », faisant allusion à Latortue, dont la politique économique libérale ne convainc pas cette jeunesse engagée. Des casques bleus sont réunis sous le nom de Minustah, Mission des Nations unies pour la stabilisation d'Haïti et ont pour mandat d'appuyer la police nationale afin de maintenir le calme. Un mandat qui aura créé nombre d'incompréhensions, face à leur passivité lors d'agressions, leur inactivité lors de crises de violence, leur incapacité à juguler l'insécurité qui sans cesse se fera plus présente sur la capitale. Dans un pays coupé du tourisme par l'insécurité, les Haïtiens ont l'impression que la Minustah relance le secteur. Et au « mitan » de tout cela, le festival Quatre chemins continue à ramer : septembre 2004 approche, et les répétitions des pièces se font plus rapprochées.

Nous avons assez pleuré

Retrouvailles avec nos collègues et amis en septembre 2004. Comme l'expérience haïtienne le fait sentir, les choses ne tournent pas telles qu'on s'y attendait. Si ce pays est celui de tous les possibles, il l'est aussi de l'improbable : quand le peuple haïtien s'est relevé de tous les maux, l'épreuve est encore et toujours au rendez-vous. Les inondations qui ont lieu aux Gonaïves, une ville à 100 kilomètres au nord de Port-au-Prince, des suites du passage du cyclone Jeanne, font 3000 morts à la veille du festival. Que faire face au deuil et à la décence qu'on doit lui porter ? Postposer ? Annuler ? La question, qui renvoie au sens même du théâtre, a hanté les organisateurs pendant que les yeux du monde étaient braqués sur Haïti. Malgré le deuil national décrété par le gouvernement, le comité artistique du festival a finalement décidé de continuer. "Au fil des heures, nous nous sommes dit qu'annuler ne servirait à rien, que l'esprit du festival n'avait jamais été à la fête, mais au questionnement", témoignait Michèle Pierre-Louis.

Ne pas annuler de représentations, c'est aussi dire "nous avons déjà assez pleuré". Pleuré sur l'histoire tourmentée d'Haïti, sur les inondations du printemps 2004 à Fonds Verrette, sur les morts d'hier et d'aujourd'hui… Chaque soir de représentation, ce fut donc dans la douleur mais aussi dans la foi en un changement possible qu'un appel à la solidarité a été lancé, une minute de silence observée. Le sort ne peut éternellement s'acharner. Quand bien même il le fait, s'acharner est lui faire face. Demandez à un Haïtien « Comment allez-vous ? », il vous répondra « m ap kembe », littéralement : « je tiens le coup ». C'est cette réponse qu'a voulu donner le festival. Le public était au rendez-vous. Les artistes, qui répétaient depuis un an, exaltés. De nombreux spectacles sont une fois encore proposés, mêlant créole et français, théâtre de texte et montages poétiques. La compagnie Dramart monte « Avenue sans issue » ; la Konpayi teyat kreyòl monte « Antigòn », tragédie revisitée par l'auteur Felix Morisseau-Leroy, figure emblématique du théâtre haïtien et d'une mouvance appelée « ethno-théâtre » ; Pietro Varrasso monte « La naissance du jongleur », un texte de Dario Fo, avec Brunache Zéphir. Une formation réunit une dizaine de stagiaires autour du scénographe Olivier Wiame. Cette deuxième édition se terminera avec l'envie, à nouveau, de continuer et de renforcer les partenariats artistiques possibles. L'édition s'est avérée difficile et araît, à nouveau, suivre l'évolutio du pays : une période de transition, après une lutte acharnée mais déjà des espoirs déçu, et une attente que quelque chose se passe. Dès la sortie du festival, les troupes pensent aux projets futurs.

Les formations continuent à se donner. Olivier Wiame vient soutenir le travail scénographique de plusieurs troupes, tandis que le metteur en scène Jean-Michel D'Hoop suit de près le travail de la compagnie Dramart, qui monte Ubu Roi, d'Alfred Jarry. Mais dès la fin du festival, le 30 septembre 2004, les chimères lancent l'Opération Bagdad, tristement inspirée des guerres du moyen orient. La violence s'empare du pays, particulièrement de la capitale, alors que le gouvernement de transition tente d'organiser des élections. Une frange de la population, et non des moindres (les chimères et bandes armées), est restée fidèle à Aristide et tente de déstabiliser le pays afin de faire revenir le leader. Certains quartiers, comme le Bel air, sont pris en otage par des groupes armés. Rolando Etienne répète dans le quartier de Martissant, lui aussi soumis à l'insécurité. « Tout le monde connait les membres de ces groupes, ils agissent à visage découvert », témoigne le metteur en scène. Ils furent armés par l'ancien régime d'Aristide de 2000 à 2004. Entre 2002 et 2003, le pouvoir d'Aristide s'est rendu compte qu'il n'était pas si populaire : « payer des gens et les armer est devenu la seule manière de les garder sous pression », ajoute-t-il.

« A ce moment, ils étaient surtout dangereux pour les partisans d'autres candidats que ceux qui les payaient, mais ne l'étaient pas tant pour la population, car ils étaient payés par le gouvernement ». Leurs armes leurs servaient à être respectés, pas à manger. En 2003, la situation est devenue très violente, « car ils ont senti que tout pouvait basculer ». A la chute du régime, ces bandits ont dû se débrouiller pour trouver leur pain quotidien, et se sont tournés contre la population civile. « Si l'on prend le temps d'aller voir dans ces quartiers comme le nôtre, on se rend compte que ce ne sont pas les plus pauvres qui ont les armes, ni au départ et encore moins maintenant : un enlèvement par semaine à 10 ou 15 mille dollars, ce n'est pas rien. » En juillet, il pense à quitter le quartier, « mais comme le disait Michèle Pierre Louis [directrice de la Fokal], la culture ne doit pas reculer devant la bêtise et l'insécurité. Il faut aller jusqu'au bout. Il fallait montrer que même dans le chaos, des choses peuvent se faire, et parfois de grandes choses », ajoute Rolando. Aussi, le quartier de Martissant n'est pas que cet écho. De nombreux jeunes et d'autres gens à la recherche de citoyenneté et prêts à se battre pour y accéder, réclament un soutien. « Par moment, des boutiques ou des églises sont fermées, alors que nous gardons la bibliothèque ouverte. »

Mais en 2005, l'insécurité est telle que nos partenaires haïtiens nous déconseillent vivement de venir. Il est décidé d'annuler la troisième édition du festival. Les gens investissent dans les dispositifs de sécurité, aller au théâtre n'est pas une priorité, ni un divertissement. Pourtant, c'est sans doute dans des contextes aussi tendus et désespérés qu'il faut continuer. On ne peut pas amener les gens au théâtre ? Qu'à cela ne tienne, le théâtre ira à eux. Les pièces sont filmées et diffusées à la télévision, jusque dans les foyers. C'est à cette époque que Daniel Marcellin et Albert Moléon sont à Bruxelles pour monter Bruits, assemblages de textes de Karl Valentin mis en scène par Philippe Lorent. Une unique représentation scellera les trois semaines de répétitions. Ce qui devait être un des derniers filages avant le retour en Haïti sera la pièce filmée que les téléspectateurs haïtiens ont vu lors de l'édition 2005 de Quatre Chemins. Un documentaire est réalisé par la Fokal sur l'édition avortée et sur les répétitions que, malgré tout, les compagnies continuent de tenir. La montée sur scène est, elle, définitivement reportée à l'année suivante. La tension restera vive jusqu'aux élections qui guideront René Garcia Préval à la Présidence. Le climat post électoral est serein, la violence diminue significativement. Le festival se prépare à nouveau… mais en juillet, les kidnappings, meurtres et assassinats atteignent des pics très élevés. La mission belge est drastiquement réduite.

La cuvée 2006

Malgré tout, l'édition 2006 tient debout, et verra éclore de nombreux talents et des propositions très intéressantes de la part des metteurs en scène. Cinq pièces et 9 représentations, des salles combles, une presse enthousiaste, des rires et des larmes… Le festival débute en fanfare avec une parade rara, héritée de la tradition vaudou des paysans haïtiens. Elle déambule dans les rues de Port-au-Prince. Toutes les troupes se sont mises ensemble pour l'organiser. Des dires de Rolando Etienne, « si nous avions voulu faire cela il y a cinq ans, cela n'aurait pas été possible ». A l'époque, les familles théâtrales étaient plus cloisonnées. « On voyait dans la parade les troupes reprendre les différents slogans des pièces présentées au festival, les leurs comme celles des autres », ajoute le metteur en scène. L'énergie que les gens y mettaient, les sourires des passants qui se laissaient entraîner dans la danse, contents d'être surpris par un défilé de carnaval plutôt par celui des blindés de la Minustah ou l'arrivée des gangs ; tout cela était très émouvant. La fin de la parade a tristement rappelé qu'il ne faut pas se réjouir trop vite. L'un des hommes qui poussaient un tap-tap sur lequel se dressaient de grandes marionnettes est mort : crise d'épilepsie et épuisement. En fait, personne ne saura jamais vraiment de quoi il est décédé. Retrouver son nom fut déjà une gagure. Ainsi, le festival se sera à nouveau ouvert sur une minute de silence, cette fois en mémoire de Gwo Nèg (l'homme fort). C'était son surnom. Malgré lui, il n'a pas tenu le coup. Les drames quotidiens de la vie en Haïti font sans doute de ce festival, à trois ans seulement, celui qui aura connu le plus de minutes de silence.

La troupe Nous, emmenée par Guy-Régis Junior, joue « Monsieur Bonhomme et les incendiaires », de Max Frisch. La place est réduite mais le public conquis. Nous voyons un peu d'Haïti dans cette pièce. Les incendiaires seraient les chimères, attisés par le populisme des dirigeants successifs, qui haïssent la bourgeoisie et veulent détruire tous leurs biens, les brûler, quitte à ce qu'ils périssent ensemble. En Haïti, toute personne qui possède une voiture, une maison, un téléphone (bien qu'aujourd'hui en Haïti aussi, l'objet se soit « démocratisé »), peut être vu comme un ennemi du peuple. La bourgeoisie haïtienne et la diaspora ont leurs tords, elles qui préfèrent investir à l'étranger que dans le pays. La seconde pièce, « Kilomètre zéro », décrit depuis un tap-tap les problèmes de circulation de la capitale, constamment sous l'emprise des « blocus », mais aussi les différents acteurs de la place : du pasteur à la prostituée, de la bourgeoise au « commis de tap-tap ». Dans la dernière scène, un homme mourant est couché sur le sol de la rue, les passagers l'entourant. Certains tentent de le réanimer, d'autres appellent une ambulance (une chimère de plus). Le théâtre rappelait la réalité, vécue quelques jours plus tôt, sur la rue devant l'Institut Français où se joue la pièce. Le réel de la mort de Gwò neg, tombé à côté du tap-tap, celui du spectacle sur lequel les comédiens ont pris la place des marionnettes de la parade. A la tombée de rideau, le metteur-en-scène, Ernst Saint Rome, visiblement éprouvé, monte sur scène avec son assistant, pour rappeler à quel point théâtre et réalité sont mêlés.

« Moun fou »
« Ubu Roi » d'Alfred Jarry, monté par la troupe Dramart de Rolando Etienne, s'est jouée au Rex, grand théâtre délabré. Dans le centre de la ville, elle se trouve sur le Champ de Mars, la place principale de Port-au-Prince, aux abords de laquelle on trouve le Palais National, l'ambassade de France, de nombreux étudiants qui le soir profitent de l'éclairage public pour étudier leurs cours, ainsi que de nombreux enfants des rues. La salle du Rex est la plus grande : elle permet d'accueillir 800 personnes. L'acoustique y est mauvaise, mais le soir de la représentation, les acteurs se sont à tel point donnés que l'on pouvait les entendre jusqu'au fond de la salle. Ubu roi parle de la tyrannie, de la course au pouvoir à tout pris, des coups d'Etat, de la relation des dirigeants à la démagogie. Lorsqu'Ubu Roi, confronté à une rébellion emmenée par le fils du roi qu'il a assassiné, désigne ses ennemis en prononçant « sa a se tit minorite swit », « cette minuscule minorité », la salle s'exclame de toute part. Ce sont les mots qu'avait prononcé Aristide face aux manifestations des étudiants et des différents secteurs de la société civile qui réclamaient son départ. Alors que sur scène, la rébellion battait son plein, des bruits d'émeutes arrivaient à l'oreille des spectateurs. Ils ne venaient pas de la scène, mais bien de la rue. Des gens qui n'avaient pu rentrer faute de places voulaient voir le spectacle. A la fin de la représentation, particulièrement ému, Rolando Etienne monte sur scène. Il explique les conditions de répétitions qu'ils ont vécu dans le quartier de Martissant-Fontamara, qui en plus de difficultés toute l'année, faisait face depuis quelques jours à une violence sans pareil. Plusieurs des actrices et acteurs ont dû tout quitter, maison et biens pour se réfugier dans des quartiers plus cléments. Certains amis sont décédés. Ils ont voulu dédier ce spectacle à leurs âmes.

Le festival s'est clôturé par une représentation de la « Fable de l'aveugle et du paralytique », de Dario Fo mis-en-scène par le français Benoît Vitse dans un essai de continuité du travail entamé par Pietro Varrasso deux années auparavant. Dans cette pièce, un aveugle et un paralytique qui recouvrent miraculeusement la vue et l'usage de leurs jambes se rendent compte dans le désarroi qu'ils avaient beaucoup à gagner de leurs malheurs. Haïti n'a jamais eu cette chance.

1. On parle souvent des petits paysans du « pays en dehors », en dehors de Port-au-Prince et des villes secondaires, en dehors du marché international et des préoccupations des dirigeants.